
Ce 23 juin, l’openspace que les écoutantes appellent le plateau est vide. C’est la mise à l’arrêt, pendant plus de quatre heures, du numéro 115. Le remplacement par les chefs permettra une reprise à hauteur de 10 %.
Principalement portée par des écoutantes du 115, chargées de répondre aux appels, la grève reconductible du Samu social est rejointe par des collègues d’autres services qui partagent leurs revendications : amélioration des conditions de travail quotidiennes, augmentation des salaires et refus des remises à la rue des personnes hébergées en hôtel imposées par la préfecture, décision répercutée par la direction du Samu social.
Préfecture et direction du Samu social unis contre les travailleurs et les sans-abris
Les écoutants du 115 sont essentiellement des femmes. Ce numéro fonctionne en continu jour et nuit. Le plateau est surchauffé depuis des mois parfois à plus de 30 degrés. Assises sur des chaises cassées, un casque vissé sur les oreilles huit heures par jour, elles travaillent quotidiennement à l’écoute des personnes sans-abri qui cherchent un toit, un repas, une orientation ou juste une oreille. Elles écoutent, soutiennent, accompagnent, elles connaissent les voix de ces personnes qui appellent chaque jour ou chaque nuit. Largement diplômées, elles ont choisi ce métier, où elles ont su développer une spécialité qui n’avait jamais été imaginée par les professionnels du secteur.
Mais pour les employeurs elles font du « phoning » et ne seraient pas des travailleuses sociales.
Elles ne sont pas prioritaires sur les formations, ni sur les réunions, elles n’ont pas accès aux évolutions de carrière car n’ont pas les diplômes spécifiques. Elles sont donc coincées sur un poste qu’elles souhaitent parfois quitter.
« On ne peut pas écouter quelqu’un qui n’appelle pas »
Alors, quand au cours du mois de juin on leur annonce que la préfecture fait un rappel à l’ordre sur les nuitées hôtelières et qu’il va falloir revenir à l’équilibre, c’est l’étincelle qui met le feu aux poudres.
Pour répondre à la demande du préfet, le Samu social de Paris demande aux écoutantes de passer des appels sortants (alors que leur fonction est d’en recevoir) et d’annoncer la fin de prise en charge de familles accueillies à l’hôtel depuis plusieurs mois. La seule solution pour éviter la rue ? Les sas régionaux : partir à l’autre bout de la France et espérer avoir une nouvelle orientation ailleurs en trois mois.
Pourquoi si peu de places et de réponses ? Parce que le système de mise à l’abri est bouché. Parce que l’ensemble du tissu de solidarité s’effondre.
Les services sociaux de proximité sont attaqués au quotidien. Il y a aujourd’hui plusieurs mois d’attente pour voir une assistante sociale de proximité. Pour accéder aux centres d’hébergement et à un logement pérenne il faut compter plusieurs années. En cause les lois racistes qui rendent difficile l’accès à un titre de séjour, et donc à un travail et un logement, mais aussi la précarité qui explose partout.
De P1 à P4 la priorisation de l’extrême urgence
Le 115 c’est 3 135 appels reçus pour « seulement » 742 appels répondus et 250 mises à l’abri quotidiennes.
Des critères d’urgence sont mis en place pour l’orientation : une grande loterie du pragmatisme le plus sombre, avec un système de priorisation allant de P1 à P4. Seuls les ménages P1 ont une chance d’être mis à l’abri. Des familles sont réduites à attendre que leur situation se dégrade suffisamment pour devenir P1 ! Dans les P1, il y a des femmes enceintes de plus de sept mois même si on sait que le plus gros danger pour une grossesse est au cours du premier trimestre. Pour les nourrissons le critère c’est moins de trois mois. À trois mois et un jour, c’est la rue ! Une femme victime de violence conjugale sera prioritaire sur une femme victime d’agression par un inconnu. Pour toutes les demandes liées à la santé, il faudra étudier la question, défendre le dossier, mais au 115, il n’y a pas de médecin pour trancher. Enfin, pour répondre aux attentes de la préfecture, le Samu social a déjà reculé ces critères de priorisation !
Avec ce quotidien douloureux, les travailleurs sociaux jonglent avec leur propre précarité
Le Samu social n’est pas que le 115, et les conditions de travail et d’accompagnement n’y sont généralement pas meilleures dans les centres d’hébergement, les maraudes ou les équipes de soin.
Quand ce ne sont pas les chaises qui sont cassées, ce sont les espaces qui viennent à manquer. Les infestations de nuisibles dans les lieux d’accueil, punaises de lit et cafards, alimentent l’angoisse d’une infestation dans les domiciles. Les agents ouvrent des portes, les cafards leur tombent dessus.
Les agents du Samu social font le choix de se confronter à leur direction mais aussi directement à la politique de l’État et à tous les niveaux de décision : État, ville de Paris, etc. En effet, ils ne revendiquent pas que des conditions de travail dignes, ils interpellent aussi les décideurs et financeurs sur le financement des nuitées hôtelières et l’ouverture de places.
S’organiser et élargir : arrêter le travail pour arrêter le carnage
Les salariés du groupement d’intérêt public dont les missions sont l’orientation, l’accueil et l’accompagnement des personnes sans logement, vulnérables et précaires, ont décidé d’arrêter de travailler dans des conditions impossibles depuis le 23 juin. Chaque jour, les grévistes se retrouvent en assemblée générale pour décider des suites et s’organiser. Les revendications se sont affinées, plusieurs fêtes de la grève ont été organisées afin de remplir la caisse de grève et un appel large à manifester dans l’ensemble du secteur social a été lancé.
Cette manifestation du 30 juin a été rejointe par les collègues de France Travail en grève pour les NAO ainsi que par celles et ceux de l’aide sociale à l’enfance qui se battent contre une réorganisation des « informations préoccupantes ».
À ce jour, une troisième réunion de négociation est en perspective et la direction tente le pourrissement mais les agents ne cèdent pas et maintiennent la grève.
Cette expérience de grève, la plus longue de l’histoire du Samu social, permet à l’ensemble des agents de prendre confiance dans leur capacité à relever la tête, à sortir du quotidien et de voir des perspectives de victoire !
Alba Iraultza