La grande bourgeoisie, comme toutes les classes exploiteuses qui l’ont précédée, a besoin de transmettre son patrimoine. La famille est le vecteur de cette reproduction au fil des générations.
Malgré les mutations du capitalisme – notamment la multiplication des sociétés par actions qui peut faire perdre à certaines entreprises leur caractère familial –, la société actuelle reste dominée par des dynasties, les Mulliez, Peugeot ou Dassault. Les nouveaux riches, pour véritablement s’intégrer à cette classe sociale, doivent eux aussi fonder leur dynastie. En plus du patrimoine, il s’agit de transmettre un mode de vie, des valeurs, des idées. L’éducation des enfants est millimétrée pour s’assurer qu’ils perpétuent la lignée et ne dévient pas du droit chemin. Si les femmes de la bourgeoisie s’impliquent de façon croissante dans les affaires (les fameuses « girlboss » adulées par les féministes bourgeoises), les hommes monopolisent généralement le pouvoir dans les entreprises détenues par leur famille. D’une certaine façon, elles restent cantonnées aux tâches domestiques et, à défaut de s’en charger elles-mêmes, ce sont elles qui assurent la direction du personnel et l’organisation de la vie sociale de leurs enfants (via des rencontres mondaines comme les « rallyes », où des groupes stables de jeunes se retrouvent régulièrement au fil des années, sous la houlette de leurs parents afin d’y trouver époux et relations). Le mariage, institution incontournable dans ce milieu, reste souvent – comme au temps de la noblesse – un « mariage de raison », c’est-à-dire motivé par des raisons économiques. Dans le mariage du milliardaire Xavier Niel avec Delphine Arnault, fille de la plus grande fortune de France, l’amour fou n’était probablement pas la considération déterminante.
En tant que classe dominante, la bourgeoisie impose ce modèle familial à tout le reste de la société. La famille est encore aujourd’hui la cellule de base pour la reproduction sociale, même si elle ne joue plus de rôle dans la production. Les enfants doivent leur survie à la famille et se retrouvent sous l’autorité des parents. Les femmes assument la majeure partie des tâches domestiques et de l’éducation des enfants. Et, bien que la « puissance paternelle » théorisée par Napoléon dans le Code civil ait disparu depuis du droit, cette structure familiale confère aux pères un pouvoir considérable. Les femmes, qui occupent souvent des métiers plus précaires et moins bien payés, sont de plus dépendantes économiquement de leur mari. Cela les retient de rompre ou de divorcer.
Enfin, surtout dans un contexte de délabrement des services publics et de dégradation du niveau de vie, les enfants de milieu ouvrier ne peuvent pas bénéficier du même soin que dans les familles aisées. La cellule familiale porte donc bien son nom, qu’il s’agisse de la cage dorée des femmes de la bourgeoisie ou d’un univers quasi carcéral pour les femmes du prolétariat !
Robin Klimt