Dans les pays riches, l’évolution de la société entérine les limites de la famille nucléaire. Si les spécialistes de la petite enfance s’accordent sur les bienfaits de la présence continue des parents auprès du nourrisson, c’est dès l’âge de trois ans – et même deux en théorie – que l’État prend en charge une grande partie de l’éducation des enfants, via l’école. Même si la raison essentielle est de permettre aux parents de travailler, cela montre, hommage du vice à la vertu, vers où peut évoluer la société : la sociabilisation des enfants ne se fait plus dans le cadre uniquement familial, ce qui les ouvre très tôt au reste de la société.
Dans les pays pauvres, cette évolution est beaucoup moins flagrante que dans les pays riches et, même dans ces derniers, les coupes budgétaires font que ces évolutions n’apparaissent pas forcément comme un progrès : quand il faut courir pour emmener son enfant à l’école avant d’aller au travail et se précipiter le soir pour le récupérer, pas sûr que la prise en charge collective apparaisse comme un progrès ! Ce qui ouvre la voie à tous les discours sur la famille « traditionnelle », la place de la femme au foyer et autres délires réactionnaires. Mais, encore une fois, l’évolution de la société, même dans le carcan du capitalisme, permet d’entrevoir ce qui serait possible demain.
Une société débarrassée de l’exploitation et de l’oppression sera suffisamment riche pour commencer par dégager entièrement des adultes pour qu’ils s’occupent prioritairement des nouveau-nés – de nombreux spécialistes de la petite enfance semblent en effet insister sur leur besoin d’avoir un groupe stable, restreint et disponible pour que le jeune enfant s’épanouisse pleinement, sans qu’il s’agisse forcément du couple traditionnel cher à tous les réacs. Avant que la société prenne en charge les enfants dans un monde où tous les adultes considéreront tous les enfants comme « les leurs ». Une telle évolution sonnera le glas de la famille nucléaire par un élargissement considérable des relations sociales dès le plus jeune âge et une qualité des relations humaines qui prendra le relais des liens d’affection précieux qui peuvent exister au sein de la famille actuelle.
On peut d’ailleurs penser que cette prise en charge collective de l’éducation du jeune enfant accompagnera la disparition des frontières hermétiques entre les différents âges de la vie : une enfance confinée à l’école afin de préparer les jeunes au grand saut consistant à basculer dans la « vie active », sans espoir de retour à l’étude ou à la réalisation de projets personnels, période qui se termine par la mise à l’écart brutale des anciens ne participant plus à la vie sociale autrement que comme consommateurs. Au contraire, une éducation plus diversifiée des enfants, qui mêle études et autres activités – artistiques, manuelles, mais aussi sociales – leur permettrait de ne pas rester confinés dans un ghetto scolaire en grande partie coupé du reste de la société et de côtoyer bien plus souvent ce qui est aujourd’hui le monde des adultes, et pas seulement leurs parents.
Il n’y a pas, dans la société actuelle, tant d’exemples que cela où cette immersion se fait, mais il y en a : tous se produisent, avec les limites qu’impose la longueur du temps de travail, sur le « temps de loisir ». Mais, dans une société où « les loisirs » s’identifieront à toute l’activité sociale, les enfants pourront y prendre une bien plus grande part qu’aujourd’hui, s’enrichir et se former de façon bien plus diverse que dans la seule école. En tout cas, la famille nucléaire sera alors remplacée par quelque chose de bien plus vaste ; une famille élargie… à toute la société.
Robin Klimt et Jean-Jacques Franquier