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L’affaire Bolloré contre Nora, ou l’édition victime du capitalisme

L’éviction d’Olivier Nora, PDG de Grasset, par Vincent Bolloré, propriétaire de cette entreprise, a suscité une petite tempête dans les milieux littéraires et médiatiques. 170 auteurs ont annoncé leur départ de cette maison d’édition en invoquant notamment les qualités du PDG licencié, « l’indépendance éditoriale et la liberté de création ». Le milliardaire Bolloré est à la tête d’une fortune estimée à 10 milliards d’euros, qu’il a accumulée pour l’essentiel sur le dos des travailleurs africains. Il est notamment propriétaire du grand port de Douala, au Cameroun. Depuis quelques années, il a entrepris de mettre sa richesse au service de son idéologie d’extrême droite et s’est constitué un empire médiatique qui comprend notamment Canal +, CNews, Europe 1, Le Journal du dimanche, Paris Match. Il a mis la main sur Hachette, groupe qui possède Grasset, Fayard, Stock, Larousse, etc.

Le monde de l’édition n’échappe pas aux lois du capitalisme et en particulier à la concentration des capitaux. Aujourd’hui, les cinq plus gros groupes d’édition présents en France représentent 75 % du chiffre d’affaires de ce secteur, et les dix plus gros 87 %. La place de l’édition dite « indépendante » est donc très réduite. D’autant que les grands groupes ont souvent des participations dans le capital des petites maisons.

La production littéraire obéit comme n’importe quelle industrie à des règles bien précises. Elle est en grande partie entre les mains des patrons de ces trusts de l’édition. Pour avoir une chance de percer sur le marché et de se vendre à un grand nombre d’exemplaires, les titres doivent avoir été présélectionnés par les éditeurs et bénéficier d’une promotion auprès des médias et des jurys des prix littéraires. Ensuite, ils doivent être distribués dans les points de vente par des diffuseurs et distributeurs qui disposent de centaines de commerciaux. Or, ces diffuseurs et distributeurs appartiennent aussi le plus souvent aux maisons d’édition. C’est tout un appareil de marketing qui doit se mettre en place pour assurer le succès d’un ouvrage, à quelques très rares exceptions près.

De la vente des livres à la vente d’une idéologie nauséabonde

Pourtant, jusqu’à une période relativement récente, la majorité des éditeurs se préoccupaient davantage des ventes que de l’idéologie, quelles que soient leurs idées personnelles. Le choix de Bolloré et de quelques autres magnats tels Pierre-Édouard Stérin ou Daniel Kretinsky, d’utiliser ouvertement leurs fortunes pour promouvoir l’extrême droite représente donc un petit bouleversement dans l’univers feutré de la littérature, où auteurs de gauche et de droite faisaient jusqu’à présent bon ménage, quelques polémiques mises à part. On peut donc comprendre les réactions de ces auteurs, certains par fidélité envers un patron, Olivier Nora, avec lequel ils entretenaient de bonnes relations, d’autres pour s’opposer à la montée de l’extrême droite dans un univers qui lui échappait. On reste néanmoins perplexe devant une liste de signataires où figurent des personnages comme Bernard-Henri Lévy, Caroline Fourest ou Pascal Bruckner, peu connus pour leurs idées progressistes.

Il faudrait être bien naïf pour croire qu’il soit possible de faire barrage à un capitaliste d’extrême droite sans une mobilisation de nature à modifier le rapport de forces entre les classes sociales, qui dépasserait largement le cadre de ce secteur. Sans oublier les milliers de petites mains et de précaires, stagiaires, correcteurs, traducteurs payés à la pige, auteurs sous-payés, vendeurs de librairie au Smic qui assurent sa prospérité. Mais bien des signataires de cet appel, même les mieux intentionnés, se sentent souvent plus proches d’un PDG comme Olivier Nora payé un million d’euros par an, que du sous-prolétariat de l’édition…

Gérard Delteil